Dordogne - Perigord
Robert Filliou










Je suis le rêve de quel papillon? (1)
L'artiste par Paul Hervé Parsy
Bientôt dix ans. Bientôt dix ans que le corps de Robert Filliou aura rendu son dernier souffle et que ses idées n'auront cessé de recouvrir le monde de ses intuitions fulgurantes, de ses pensées généreuses. À l'heure où les réseaux électrotechniciens voudraient faire croire à l'arrivée d'un nouvel âge de la communication entre les hommes, comment ne pas penser au rêve de l'Eternal Network (2) que Robert Filliou

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voulait peu à peu tisser sur la planète Terre, dont l'horizon se serait aboli dans une fusion poétique de l'Orient et de l'Occident. Mais les principaux outils auxquels il recourrait étaient tout simplement l'Imagination et l'Innocence, et cela ne l'empêchait pas de dire bonjour à son voisin, surtout à son voisin. Aujourd'hui, crispé sur sa machine, rivé à ses écrans, l'homme n'en finit pas de dresser des murs de silence, pour mieux oublier sa solitude, troublée par la pauvre lueur des scintillements cathodiques.

  Robert Filliou a été un étrange passager du vaisseau art. Il l'a emprunté à mi-parcours de sa vie, s'est contenté d'en fréquenter les passerelles, parce qu'il savait les discussions sur les ponts déjà imprégnées de trop de pesanteurs. Il a le plus souvent choisi de rester dans les marges de l'art, parce qu'il savait qu'elles seules rendent la lecture du texte possible.


" Everything Looks Beautiful
  If YouPut Your Heart In It "

 collection Dr. Ulbricht

Homme de dictionnaire, d'écriture, il produisit des objets cherchant à se rapprocher d'une langue sans frontières, d'une langue universelle s'appuyant sur les signes les plus simples de l'art afin de le faire partager par le plus grand nombre, non pour qu'il soit vénéré, mais parce que pour lui, l'objet d'art est avant tout une introduction poétique ou sensible à l'invisible, le support d'une pensée intuitive, mobile, comme les objets magiques sont porteurs des paroles mystérieuses de l'initiation. Il voulait offrir à chacun les meilleures conditions possibles de construction d'un dialogue, d'un échange. Cette attitude de don, il la vivait dans la rue, dans les galeries ou dans les musées.

Ainsi, en 1971, il entame ses Research at the Stedelijk au Stedelijk museum d'Amsterdam:
il y restera un mois, installant dans une salle d'exposition une partie du Territoire de la République Géniale (3) pour rencontrer les visiteurs venus l'interroger sur ses activités. Quelle meilleure interactivité que cette rencontre vivante avec l'Autre, transformant le lieu de l'ex-position en un lieu de trans-position dans lequel la vie a pris la place de l'art, la transmission la place de la contemplation.
Simple était sa manière d'aborder les choses, d'observer les situations, de comprendre le monde. Il acceptait le signifiant comme l'insignifiant, les certitudes comme les incertitudes, semblant ne pas vouloir f'aire d'efforts d'analyse et se refusant à tout jugement de valeur, et encore moins d'autorité. Car il avait compris très tôt que tout classement binaire constituait une façon proprement bornée de concevoir le monde, d'enfermer la capacité critique et imaginative dans de fausses oppositions.
Une bouteille de vin rêvant..., 6 ko

" Une bouteille de vin rêvant qu'elle est une bouteille de lait "
1961, par Uwe H. Seyl, Stuttgart


Cette ouverture apparemment naïve résultait d'une discipline absolue pour maintenir en éveil son esprit et son regard à 360°. Chaque détail, chaque geste, chaque objet devenaient source de réflexions, de propositions. Ce qui peut paraître comme une attitude manquant de sérieux aux yeux des carriéristes de tous poils qui ont envahi l'art - l'art n'est-il pas le champ par excellence sur lequel se créent, se recréent les catégories, les hiérarchies, où s'entremêlent spéculations financières et intellectuelles - résultait de sa conviction qu'il ne pouvait exister un domaine spécifique et autonome de l'art. « C'en est fini des objets-oeuvres d'art. Ils ne sont plus pour moi que les pistes de décollage » (4).

En n'accordant aucune importance à la supposée nécessaire habileté manuelle - qui encore souvent sert à déterminer la qualité d'une oeuvre d'art - il déjouait les repères traditionnels sur lesquels s'appuyent nombre de discours critiques pour étayer leurs jugements. Son projet, de toute façon, était bien de subvertir les fondements ordinaires de la pensée, trop réducteurs à ses yeux, pour lui qui en avait fait l'expérience au début des années cinquante alors qu'il parcourait l'Asie comme envoyé spécial d'organisations économiques et politiques, chargé de reconstruire des systèmes détruits par la folie et la violence de l'homme.
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1. Conversation inédite avec Karl Gerstner, 5 juin 1972, dans laquelle Filliou raconte l'histoire d'un moine boudhiste qui a passé douze de sa vie « à regarder le mur de très prés ». Ses disciples lui demandent ensuite :   « maître, qu'est-ce que vous avez appris ? ». Il leur dit : « Je suis le rêve d'un papillon ». Et moi ça m'est resté, toujours. Alors, j'avais l'intention de faire une oeuvre avec une boîte qui contenait des papillons et simplement de demander : « je suis le rêve de quel papillon? ».

2. À la fin de l'expérience de La Cédille qui sourit, George Brecht et Robert Filliou ont fondé l'Eternal Network : « L'artiste doit se rendre compte qu'il fait partie d'un réseau plus vaste, de la Création Permanente qui l'entoure partout et ailleurs dans le monde ».

3. « J'avais l'idée de créer mon propre territoire et, bien sûr, de proposer aux autres également de créer le leur. Je me disais que les gens qui vivraient dans un tel territoire passeraient leur temps à développer leur génie plutôt que leurs talents ». (catalogue A.R.C., Paris, 1985, P. 142).

4. Repris in Opus International n° '22, janvier 1971


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