Robert Filliou

Je suis le rêve de quel papillon? (suite)


P. Eq.
Portrait de l'artiste :
bienfait, malfait, pas fait
1974, par Uwe H. Seyl, Stuttgart


portrait de l'artiste, 9 ko
De là son attitude récurrente à considérer les oeuvres ni selon leur mode de réalisation, ni selon la qualité de cette réalisation, ni selon leur mode d'apparition, mais selon leur capacité à créer un rapport poétique au monde, placé sous le fameux Principe d'Equivalence: Bien Fait = Mal Fait = Pas Fait.

Cette triple possibilité d'être-au-monde de l'oeuvre indique que l'exécution de l'oeuvre importe peu, que le mot vaut pour la chose, qui ne vaut pas grand-chose elle-même. Ainsi la langue de Filliou est-elle traversée par une remise en cause du dualisme qui fonde la plupart des attitudes occidentales, de ce qui hiérarchise le jugement de l'art et détermine l'organisation sociale. Cette remise en cause ne se fait cependant pas sur un mode analytique, voire raisonné, mais bien avec humour, ironie, ce qui la rend d'autant plus élégante et perspicace.
Son attitude s'inscrit logiquement dans la suite de ce qui fut son parcours personnel: alors qu'il est encore lycéen il choisit de résister à l'oppression nazie en travaillant pour la Résistance. En 1946 il part pour les Etats-Unis où il poursuit des études d'économie lui offrant la possibilité de partir plus tard au Japon et en Corée où il découvre d'autres principes philosophiques, d'autres attitudes par rapport au monde, à la vie. 1953 marque l'année au cours de laquelle il abandonna la fréquentation des systèmes macroéconomiques et sans doute l'illusion qu'elle engendre de participer au pouvoir sur les choses et les hommes. Et il commence à vagabonder, à la recherche d'une nouvelle identité, d'une nouvelle présence au monde.
oeuvre sans valeur, 11 ko
" Oeuvre sans valeur ", 1969 - par Uwe H. Seyl, Stuttgart
Voyageur léger, il invente un monde de nomade, fait de bouts de ficelle, de trois fois rien, de boîtes de carton, de cartes postales destinées à circuler le plus largement, de notes mi-sérieuses mi-ironiques, de manifestes, heureux, de vidéo-gags, de briques (sic) et de broc. Art de la mobilité, de la prolifération de mots et de signes, où tout se vaut, dans un système d'équivalence généralisée, où l'important n'est pas de soumettre mais de suggérer, de proposer.
U n système où les principes de l'Economie politique sont remplacés par ceux de I'Economie poétique. Celle-ci se traduit par l'Hommage aux génies de café, l'Hommage aux ratés (voir sa participation à la Misfit's Fair de Londres en 1962). Il souhaite que l'on célèbre l'Esprit d'escalier, que d'anciens pays ennemis échangent « leurs monuments aux morts avant la guerre et au lieu de se la faire en vue de sceller par un seul acte puissant la réconciliation européenne » (Proclamation d'Aix la Chapelle, 1971) ( 5 ).
L'oeuvre de Filliou est ainsi faite de raisonnements qui peuvent être implacables et absurdes, sérieux et drôles, d'analyses évidentes de simplicité recourrant simultanément à la science et à la poésie. Chaque idée est creusée jusqu'à fonctionner comme une sorte de matrice productive aux capacités infinies. La langue est travaillée, en français ou en anglais, avec une jubilation qu'il espère partager. N'oublions pas qu'il commençât à écrire des Suspense Poems au début des années soixante (il s'agissait de poèmes-objets adressés par fragments par la poste aux abonnés, qu'il fallait accrocher selon leur arrivée) et que toute sa vie la poésie est demeurée au coeur de son travail. Son oeuvre entière entremêle les mots, non pour ce qu'ils sont mais pour ce qu'ils disent, aux choses, non pour ce qu'elles représentent mais pour ce qu'elles suggèrent. Des Longs Poèmes courts à terminer chez soi (écrits en anglais en 1961 et publiés par la suite sous différentes versions jusqu'en cartes postales en 1984) aux Recherches en Pré-biologie (1973), de Sémantique générale (1962) -dressant sur des plaques de bois un alphabet dadaïste de mots ne correspondant aux objets trouvés collés en regard à l'exception d'un seul- à Teaching and Learning as Performing Arts (1970) -sans doute le livre le plus important de Filliou, car il inclue explicitement le lecteur dans le déroulement du texte, le questionnant ou l'invitant à agir- elle se déroule comme un immense livre ouvert à l'imagination. " Je pense que la chose la plus importante qui s'est passée dans l'art moderne, c'est que la poésie a fait irruption dans l'art ». Cette imagination ne se voulait cependant pas détachée des réalités. L'oeuvre s'enracine également dans l'engagement politique, non évidemment comme un militant quelconque mais comme un utopiste réaliste, rendant grâce à Fourier qui avait " découvert le secret de l'harmonie » ( 6 ).
« J'appartiens à ce groupe d'artistes qui pensent pouvoir changer le monde ». Elle se fonde sur un sentiment nouveau de liberté face au temps, à l'espace, aux formes et aux styles. Elle échappe aux pesanteurs du faire et du fini car elle s'affirme oeuvre ouverte, elle énonce un métalangage universel dans lequel peuvent se reconnaître aussi bien les visiteurs de la Documenta 5 que les Dogons d'Afrique noire auxquels il rendit visite en 1978 au moment où était installé le PoïPoïdrome au Centre Georges Pompidou, en " Hommage aux Dogons et aux Rimbauds », Rimbaud vivant en chaque homme mais enfoui sous le poids des choses. Au-delà des frontières des états, des limites des mots, des barrières des gestes, dans un projet subversif général -une oeuvre de 1979 porte le titre From Madness to Nomad-ness, témoignant bien de la superposition des significations des mots - Filliou déclare " Le modèle bourgeois est figé tandis que le modèle artistique peut être plus enrichissant. Mais ce modèle implique de beaucoup travailler sur soi. Dans le même temps que vous changez la société, vous essayez bien plus de vous changer vous-même ». En ce sens, Filliou s'inscrit dans une certaine tradition Française où le poète, loin de s'affranchir du monde, entend agir dans la réalité, lui redonner un sens perdu, lui insuffler une vérité oubliée. De Rabelais à Baudelaire, de Rousseau à Fourier, de Hugo à Genet, c'est une volonté comparable de vouloir transformer, par les mots, la nature de l'homme. At the beginning,,, was the Alfabet (1 978) suggère implicitement cette ambition, sur une toile vierge est tracé un motif géométrique en spirale à l'intérieur de laquelle figure le titre de l'oeuvre entrecoupé de petits carrés enfermant des signes élémentaires ponctuant le travail de Filliou. En haut de la toile, une simple indication " communiquer -- sous-entendre ».
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5. Proposition Commemor, Commission Mixte d'Echange de Monuments aux Morts, Neue Galerie, Aachen

6. Lettre inédite à Roger Tabanou, depuis Le Caire, Égypte, 23 mai 1954
Fourier (1772-1837). L'objectif de ce philosophe et socialiste utopique (selon l'expression de Engels) n'est pas la justice sociale mais la liberté et le plaisir pour tous en laissant s'exprimer les passions spontanées de l'homme, car elles sont naturelles et voulues par la Providence. Il projeta de réaliser des unités sociales de 1620 personnes - les phalanstères - à l'intérieur desquels se vivraient les passions, ce qui adoucirait les relations humaines et rendrait le travail agréable. Ses théories ont été mises en avant notamment par André Breton et Herbert Marcuse. 8. J.M.G. Le Clézio, Haï, coll. Les sentiers de la création, Skira ed., Genève, 1971, p.8. Dans ce livre magnifique où Le Clézio décrit la beauté de sa rencontre avec les Indiens d'Amérique Centrale, de la richesse de leur culture, de la densité de leurs signes et de leurs paroles, il ajoute, à propos des objets indiens reproduits dans le livre., « Ces objets sont vivants, ils vieillissent, ils sont périssables. Ils servent. Quand ils sont usés, brûlés, ternis, brisés, les Indiens les jettent. Ce ne sont pas les objets qu'ils aiment. C'est la PENSÉE » p.163