Robert Filliou
Je suis le rêve de quel papillon? (suite et fin)
| La plupart de ses oeuvres évoque la nécessité de l'échange. Que ce soit sous forme d'instructions, au double sens français (à la fois éducation et commandement), de messages à lire, de poèmes à compléter, la langue demeure le matériau de base. Reprenant des maximes, des proverbes ou des enseignements souvent d'origine zen, il joue avec les mots car loin d'enfermer la pensée, il la démultiplie et l'intensifie. Non pas de façon rationalisée mais, c'est le propre de l'art, de façon intuitive. | |
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La langue sert à désigner ce que la chose ne peut dire. «Je suis possédé par ce que je possède » Filliou n'a jamais possédé grand-chose (il vécut longtemps de l'amitié d'artistes et de quelques fidèles collectionneurs), si ce n'est cette immense faculté à prêter l'oreille à l'Autre et à tisser une relation fondée sur la liberté, qui elle-même est créatrice. La série des oeuvres intitulées Telepathic music illustre la déconcertante générosité avec laquelle il croyait pouvoir changer l'être humain. Télépatic music n° 5, 1976 - 1978 par Uwe H. Seyl, Stuttgart |
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| Persuadé que même dans le silence l'esprit communique, il fixe de simples cartes à jouer sur des pupitres à jouer ( Telepathic music n° 5, 1976-1978). L'une des cartes est emplacée par un texte: « Lorsqu'on veut démontrer la télépathie, quelqu'un regarde une carte, et loin de là quelqu'un d'autre la devine ou ne la devine pas. Ici c'est d'une autre proposition artistique qu'il s'agit: si, au hasard, ici-même, deux - ou plusieurs - personnes posent un même regard sur une même carte, ne se rencontreront-elles pas sur une même longueur d'ondes si brièvement soit-il ». |
| L'oeuvre ne s'impose pas - Filliou a toujours lutté contre le principe d'admiration - elle devient un espace privilégié, un territoire sur lequel s'expriment sensibilité et intelligence. Elle se veut au plus prés de la vie, car " l'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art ». L'art est la manifestation constante de la liberté, à condition de sortir lui-même du musée, de pénétrer dans la vie quotidienne, de devenir un outil de conscience aigüe. De là la simplicité de ses oeuvres, au près desquelles certaines des oeuvres les plus radicales de l'arte povera semblent baroques, car chargées de symboles ou de références. Jamais le travail de Filliou ne se place sur ce terrain, il ne recoure pas aux mythologies, ne renvoie pas à l'Histoire: il sait qu'elle se trompe. Il préfère prendre les mots du quotidien, utiliser ce qui lui tombe sous la main et, sans effort, s'adresser à l'homme. Dans toute son activité, il fraie avec le non-oeuvre: les supports sont dérisoires, les mots simples. Il côtoie aussi le non-art et quand il se préoccupe des beaux-arts, c'est sous une forme acide: " Poussière de poussière de l'effet Fragonard (ou Van Dongen, ou Léger, ... ) », boîtes de carton contenant un chiffon ayant servi à dépoussiérer la surface du tableau. Ainsi tout le système de production, de contemplation, de valorisation, de commerce est-il menacé. Ce qui explique sans doute que, bien qu'assez proche d'autres artistes poursuivant la même ambition de rendre l'art à la vie, Filliou n'ait jamais recherché la gloire artistique. |
![]() L'immortelle mort du monde - 1960 par Uwe H. Seyl, Stuttgart |
Le monde moderne n'aime pas les utopistes, les gestionnaires abhorrent les dépenses en pure perte, a fortiori quand l'un des leurs trahit la cause. En 1954, alors qu'il se trouve en Egypte - il a alors renoncé à sa carrière d'économiste international - il prend conscience qu'une autre vie s'impose: " Je travaille beaucoup, je grandis, avec tout ce que cela implique de joie et de souffrance aigues, de délivrance et de terreur. Avoir du courage devant la vie journalière, de l'énergie dans son travail, de l'enthousiasme envers la connaissance de soi et du monde, de la sympathie pour chacun, savoir s'accepter et les autres, c'est être fidèle à soi-même, c'est vivre, Il faut être intéressé pour devenir intéressant, et si l'on aime on vous aime » . C'est ce message de don au monde qui structure toute l'oeuvre de Filliou. Il est mort à un moment terrible de la création contemporaine, spéculation, surenchère, fausses valeurs et vrais escrocs de la peinture faisaient régner sur l'art un climat détestable. L'argent s'imposait à tous, servait à repérer et à qualifier. L'horreur économique dominait l'art au point que l'on pouvait croire que le marché en était la seule justification. Joseph Beuys était mort l'année précédente et certains avaient cru aussi pouvoir tourner définitivement la page, voire déménager l'atelier à l'Académie de Düsseldorf. |
| Aujourd'hui pourtant l'influence de Filliou demeure vivante. L'idée de réseau a fait son chemin, les jeunes artistes retrouvent le sens des collaborations, des échanges. Des connexions s'établissent, qui cherchent à se construire sur de nouvelles utopies, y compris en prenant en compte certaines données économiques. Des artistes refusent le temps arrêté de l'exposition pour considérer leurs interventions comme des plate-formes de discussions et de rencontres. Le musée ou le centre d'art deviennent des lieux où l'art est une matière vivante. Au-delà des formes et des signes, au-delà de la sagesse, ce que nous a révélé Filliou, c'est une profonde croyance en l'homme. Parce qu'il était lucide sur les limites de son engagement - ne disait-il pas même « je conçois des projets, pour trouver comment la poésie, qui est futile, pourrait leur être utile. En d'autres termes, comment concilier la gnose, si gaie, à l'économie, si sinistre » - il gardait toujours en lui un sens de l'humour redoutable. Lui qui à plusieurs reprises avait indiqué " se rappeler d'oublier », reconnaissons pour une fois notre désaccord: il est impossible d'oublier Filliou. À l'instant de conclure ce texte, et parce que la fusion entre l'homme et son travail est au fondement de son oeuvre, me vient à l'esprit cette remarque de J.M.G. Le Clézio, dans Haï ( 8 ) : « Un jour, on saura peut-être qu'il n'y avait pas d'art, mais seulement de la médecine». Photos tirées de : " Robert Filliou " - Editions du Centre Pompidou, Paris, 1991 |
![]() 8. J.M.G. Le Clézio, Haï, coll. Les sentiers de la création, Skira ed., Genève, 1971, p.8. Dans ce livre magnifique où Le Clézio décrit la beauté de sa rencontre avec les Indiens d'Amérique Centrale, de la richesse de leur culture, de la densité de leurs signes et de leurs paroles, il ajoute, à propos des objets indiens reproduits dans le livre., « Ces objets sont vivants, ils vieillissent, ils sont périssables. Ils servent. Quand ils sont usés, brûlés, ternis, brisés, les Indiens les jettent. Ce ne sont pas les objets qu'ils aiment. C'est la PENSÉE » p.163 |